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LES
GUITARES DU DÉSERT Instruments branchés sur des petits amplis à piles, chant en " tamasheq " : les musiciens touaregs de Tinariwen, dont le parcours musical se mêle à lhistoire politique, jouent un blues hypnotique. Des guitares électriques dans le désert. Mais ici, rien de limage plastique du chanteur de variétés occidental qui dépense tout son " budget clip " sous le soleil et les palmiers dune quelconque oasis. Là, cest la vérité brute, solidement ancrée dans une réalité qui na rien de paradisiaque : celle, lourde de lHistoire et de conflits jamais totalement résorbés, des Touaregs du groupe musical Tinariwen, aujourdhui basé dans la vaste région de Kidal (90 000 km²), au nord-est du Mali, et qui délivre une sorte de blues unique, hypnotique, autodidacte, inspiré par les errances à travers les sables et par les rencontres qui en ont découlé. Lapprentissage musical par soi-même, ouvert à tous vents, est lune des clés du son à la fois envoûtant et brutal que ces musiciens, sexprimant et chantant en tamasheq, tirent de leurs petits amplis à piles transportables en tout lieu. Au début, dans les années 1970, ces hommes bleus, pas encore organisés en collectif musical, saccompagnaient juste en tapant des mains ou en cognant sur des bidons. Ensuite, découvrant la guitare acoustique puis lamplification, ils se sont inventé leur propre genre, entre chants traditionnels, mélodies berbères, envolées quasi rock psychédélique et blues rêche non conventionnel (deux musiques dont ils ignoraient bien sûr lexistence). La guitare électrique : cest quasiment dinstinct quIbrahim Al Alhabib, le cofondateur de Tinariwen, a appris à en jouer : " Cétait en 1982, dautres Touaregs que nous avions rencontrés à Tamanrasset nous avaient invités à Alger, à un festival. Là, pour la première fois, on ma branché une guitare sur un ampli. Et ça ma tellement plu quà la fin on ma laissé partir avec le tout ! " Auparavant, sa vie avait bien été telle quon limagine : difficile et itinérante. Car le pays touareg idéal englobe des parties de lAlgérie, du Mali, du Niger et sétend jusquà la Libye dun côté et au Lac Tchad de lautre. Mais cest dans lAdrar des Iforas malien que les membres de Tinariwen ont le plus souvent vécu. Au départ sans jamais chercher à se fixer dans un endroit précis. Seules les sécheresses à répétition, qui ont décimé les troupeaux, et les déconvenues politiques sont parvenues à coincer géographiquement le peuple des " Kel Tamasheq " (" ceux qui parlent le tamasheq "), lobligeant à abandonner ses traditionnelles grandes transhumances saisonnières. " Aujourdhui, pourtant, nous sommes plus que jamais des nomades, rappelle Ibrahim, Nous sommes un jour en ville et le lendemain en brousse. Les catastrophes naturelles obligent les éleveurs à continuellement chercher de nouveaux points deau. " Ibrahim, Mohamed (dit " Japonais ") et les autres fondateurs du groupe (lun deux, Enteyeden est depuis décédé dun cancer) ont aussi séjourné en Libye. Au milieu des années 1980, ils se sont en effet tous retrouvés dans les camps dentraînement de Kadhafi quand celui-ci cherchait à lever une sorte de brigade internationale " socialiste-coranique " des laissés-pour-compte dAfrique (" Cétait donnant donnant, se remémore Ibrahim, les Libyens nous fournissaient linfrastructure et lapprentissage militaire et nous devenions des combattants. Cest plus tard que nous nous sommes aperçu quils se servaient de nous en nous faisant participer à des conflits en Syrie ou ailleurs qui ne nous concernaient pas directement. ") Cest aussi au milieu dautres " mercenaires " venus de divers endroits du continent quIbrahim et les siens ont découvert et retenu Bob Marley et John Lennon, entendus entre deux grésillements sur des radios écoutées en catimini. Les premières chansons de Tinariwen datent de cette époque, elles étaient forcément engagées (" Partout elles étaient interdites, pas seulement parce quelles appelaient à la rébellion mais aussi parce quelles tentaient de créer un lien et de tirer de lignorance notre communauté ", précise Hassan, lun des musiciens). Plus tard, entre 1990 et 1993, elles allaient même servir de bande-son à la grande révolte armée (à laquelle les membres de Tinariwen prirent évidemment part) des Touaregs réclamant leur émancipation politique à lÉtat Malien. Ce conflit très meurtrier aboutira à un contestable Pacte national qui décentralisera administrativement limmense région de Kidal (la plus déshéritée du Mali), sans pour autant lui donner les moyens nécessaires dorganisation et de subsistance (" Actuellement, seules les ONG nous aident financièrement ", explique Hassan). Ce sont bien sûr les cassettes, dupliquées par dizaines voire par centaines qui ont petit à petit propagé le message artistique et engagé de Tinariwen. Ibrahim revient sur cette diffusion spontanée : " Quand nous jouions chez des gens, ils branchaient leur radio cassette enregistreur et, parla suite, ils faisaient des copies de la bande pour leurs proches, qui à leur tour faisaient de même " Le groupe, enrichi de nouveaux musiciens, a ensuite enregistré un premier disque dans les locaux dune radio de Kidal (fonctionnant à lénergie solaire). Mais cest Amassakoul, son nouvel album, sorti sur Emma Production le label du collectif artistique angevin Lojo qui témoigne le mieux de cette musique extraordinaire ; abrasive, quand les guitares se soulèvent ou quand le chant emprunte au rap ; fiévreuse et sauvage, quand Mina et les autres choristes féminines répondent aux voix dhommes et aux instruments ; aérienne, quand elle dispense des suites daccords rappelant le jeu du guitariste Malien Ali Farka Touré (qui, dit-on, a beaucoup emprunté aux Touaregs). À écouter Ibrahim, " cest dans le désert, que [leur] musique trouve son meilleur écho. " Tinariwen et son disque de blues libre arrive donc au bon moment, dans une année sans véritables révélations qui ressemblait jusquici a une sorte de désert musical. ÉRIC TANDY |