LES GUITARES DU DÉSERT
Éric Tandy
Politis n°797, 15 avril 2004 – www.politis.fr

Instruments branchés sur des petits amplis à piles, chant en " tamasheq " : les musiciens touaregs de Tinariwen, dont le parcours musical se mêle à l’histoire politique, jouent un blues hypnotique.

Des guitares électriques dans le désert. Mais ici, rien de l’image plastique du chanteur de variétés occidental qui dépense tout son " budget clip " sous le soleil et les palmiers d’une quelconque oasis. Là, c’est la vérité brute, solidement ancrée dans une réalité qui n’a rien de paradisiaque : celle, lourde de l’Histoire et de conflits jamais totalement résorbés, des Touaregs du groupe musical Tinariwen, aujourd’hui basé dans la vaste région de Kidal (90 000 km²), au nord-est du Mali, et qui délivre une sorte de blues unique, hypnotique, autodidacte, inspiré par les errances à travers les sables et par les rencontres qui en ont découlé. L’apprentissage musical par soi-même, ouvert à tous vents, est l’une des clés du son à la fois envoûtant et brutal que ces musiciens, s’exprimant et chantant en tamasheq, tirent de leurs petits amplis à piles transportables en tout lieu.

Au début, dans les années 1970, ces hommes bleus, pas encore organisés en collectif musical, s’accompagnaient juste en tapant des mains ou en cognant sur des bidons. Ensuite, découvrant la guitare acoustique puis l’amplification, ils se sont inventé leur propre genre, entre chants traditionnels, mélodies berbères, envolées quasi rock psychédélique et blues rêche non conventionnel (deux musiques dont ils ignoraient bien sûr l’existence).

La guitare électrique : c’est quasiment d’instinct qu’Ibrahim Al Alhabib, le cofondateur de Tinariwen, a appris à en jouer : " C’était en 1982, d’autres Touaregs que nous avions rencontrés à Tamanrasset nous avaient invités à Alger, à un festival. Là, pour la première fois, on m’a branché une guitare sur un ampli. Et ça m’a tellement plu qu’à la fin on m’a laissé partir avec le tout ! "

Auparavant, sa vie avait bien été telle qu’on l’imagine : difficile et itinérante. Car le pays touareg idéal englobe des parties de l’Algérie, du Mali, du Niger et s’étend jusqu’à la Libye d’un côté et au Lac Tchad de l’autre. Mais c’est dans l’Adrar des Iforas malien que les membres de Tinariwen ont le plus souvent vécu. Au départ sans jamais chercher à se fixer dans un endroit précis. Seules les sécheresses à répétition, qui ont décimé les troupeaux, et les déconvenues politiques sont parvenues à coincer géographiquement le peuple des " Kel Tamasheq " (" ceux qui parlent le tamasheq "), l’obligeant à abandonner ses traditionnelles grandes transhumances saisonnières. " Aujourd’hui, pourtant, nous sommes plus que jamais des nomades, rappelle Ibrahim, Nous sommes un jour en ville et le lendemain en brousse. Les catastrophes naturelles obligent les éleveurs à continuellement chercher de nouveaux points d’eau. "

Ibrahim, Mohamed (dit " Japonais ") et les autres fondateurs du groupe (l’un d’eux, Enteyeden est depuis décédé d’un cancer) ont aussi séjourné en Libye. Au milieu des années 1980, ils se sont en effet tous retrouvés dans les camps d’entraînement de Kadhafi quand celui-ci cherchait à lever une sorte de brigade internationale " socialiste-coranique " des laissés-pour-compte d’Afrique (" C’était donnant donnant, se remémore Ibrahim, les Libyens nous fournissaient l’infrastructure et l’apprentissage militaire et nous devenions des combattants. C’est plus tard que nous nous sommes aperçu qu’ils se servaient de nous en nous faisant participer à des conflits – en Syrie ou ailleurs – qui ne nous concernaient pas directement. ") C’est aussi au milieu d’autres " mercenaires " venus de divers endroits du continent qu’Ibrahim et les siens ont découvert et retenu Bob Marley et John Lennon, entendus entre deux grésillements sur des radios écoutées en catimini.

Les premières chansons de Tinariwen datent de cette époque, elles étaient forcément engagées (" Partout elles étaient interdites, pas seulement parce qu’elles appelaient à la rébellion mais aussi parce qu’elles tentaient de créer un lien et de tirer de l’ignorance notre communauté ", précise Hassan, l’un des musiciens). Plus tard, entre 1990 et 1993, elles allaient même servir de bande-son à la grande révolte armée (à laquelle les membres de Tinariwen prirent évidemment part) des Touaregs réclamant leur émancipation politique à l’État Malien. Ce conflit très meurtrier aboutira à un contestable Pacte national qui décentralisera administrativement l’immense région de Kidal (la plus déshéritée du Mali), sans pour autant lui donner les moyens nécessaires d’organisation et de subsistance (" Actuellement, seules les ONG nous aident financièrement ", explique Hassan).

Ce sont bien sûr les cassettes, dupliquées par dizaines – voire par centaines – qui ont petit à petit propagé le message artistique et engagé de Tinariwen. Ibrahim revient sur cette diffusion spontanée : " Quand nous jouions chez des gens, ils branchaient leur radio cassette enregistreur et, parla suite, ils faisaient des copies de la bande pour leurs proches, qui à leur tour faisaient de même… "

Le groupe, enrichi de nouveaux musiciens, a ensuite enregistré un premier disque dans les locaux d’une radio de Kidal (fonctionnant à l’énergie solaire). Mais c’est Amassakoul, son nouvel album, sorti sur Emma Production – le label du collectif artistique angevin Lo’jo – qui témoigne le mieux de cette musique extraordinaire ; abrasive, quand les guitares se soulèvent ou quand le chant emprunte au rap ; fiévreuse et sauvage, quand Mina et les autres choristes féminines répondent aux voix d’hommes et aux instruments ; aérienne, quand elle dispense des suites d’accords rappelant le jeu du guitariste Malien Ali Farka Touré (qui, dit-on, a beaucoup emprunté aux Touaregs). À écouter Ibrahim, " c’est dans le désert, que [leur] musique trouve son meilleur écho. " Tinariwen et son disque de blues libre arrive donc au bon moment, dans une année sans véritables révélations qui ressemblait jusqu’ici a une sorte de désert musical.

ÉRIC TANDY