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| (M.L / TelQuel) |
La Raïssa Fatima Tabaamrant n'est pas une chanteuse comme les autres : en peu de temps, elle est devenue une
véritable star grâce à sa poésie unique et à son courage. Portrait d'une femme, qui a su briser les tabous pour
défendre l'identité amazighe.
Il suffit de demander à n'importe quel berbérophone qui est, selon lui, le plus grand artiste amazigh actuel. Illico, il vous répondra
Fatima Tabaamrant (de son vrai nom Fatima Chahou). Sa musique, son chant et surtout sa poésie ont séduit un vaste public au Maroc comme à l'étranger,
en Belgique, en France ou aux Pays-Bas. Pas une maison chleuh qui ne possède un de ses nombreux albums (plus d'une quarantaine au total).
Ses cassettes se vendent en moyenne en trois mois à 160 000 exemplaires. Depuis plus de quinze ans, elle se produit dans tous les festivals
nationaux dédiés à l'art amazigh et dans les salles de Paris, Milan, Bruxelles ou Amsterdam.
Sur les pas de Damsiri
Les raisons d'un tel succès ? Tabaamrant est passée maître dans l'art de jouer avec les vers, les métaphores. Avec une
particularité supplémentaire ? Ahmed Assid, chercheur à l'IRCAM est catégorique "Elle est différente, oui
parce qu'elle est poétesse. Les autres sont des chanteuses mais qui chantent la poésie des autres. Donc Tabamaarant est aujourd'hui
la seule, je dis bien la seule, chanteuse qui soit bel et bien l'auteur de ses poèmes", ce qui, à n'en pas douter, est tout à fait
exceptionnel.
Fatima Tabaamrant, ce n'est pas que ça, c'est aussi une femme dotée d'un courage hors norme, nécessaire pour aller a contrario
des thèmes habituels chantés par les autres chanteuses. L'amour, par exemple. Elle le prouve avec ces paroles "Imma amarg llzubb
irzmi yanz" ("La poésie lyrique m'a fatiguée"), "Idda nit ayks lhimma islz in" ("elle a dévalorisé les
Chleuhs"). Ses thèmes de prédilection ? Chômage des jeunes, corruption, conservation des traditions mais le fil d'ariane
de ses morceaux est l'identité amazighe, comme pouvait le faire le grand poète, Mohamed Damsiri, en son temps. "Pour elle, le
modèle qu'elle a suivi, c'est lui (…). C'était quelqu'un qui avait une politique très forte et engagée, qui traitait
des problèmes dont on ne discute pas d'habitude. Il est mort en 1989 et c'était presque le début pour Tabaamrant. C'est comme
si elle a pris le relais de ce poète" précise Assid. Ses poèmes semblent la catharsis des souffrances vécues durant
les vingt premières années de sa vie.
Une enfance douloureuse
Née à Id Naser, non loin de Tiznit, en 1962, elle vit des premières années chaotiques à la suite de la mort de
sa mère, alors qu'elle n'a que trois ans. Choc qu'elle exorcisera vingt- trois ans plus tard dans une chanson : "Makm yaghme makm issalam" ("Qu'est-ce
que tu as, pourquoi pleures-tu ?"). Dès lors, elle rejoint son père et sa belle- mère. Dans ce nouveau foyer elle ne recevra
que brimades et sévices. "Un jour, j'avais refusé de faire les travaux quotidiens. La femme de mon père m'a alors attaché les
pieds à une corde et m'a suspendue à un arbre, la tête en bas, toute la journée jusqu'à que j'accepte de nouveau
de travailler", se rappelle-t-elle amèrement. Afin de se débarrasser de la jeune fille qu'ils estiment encombrante, son père
n'hésite pas, en 1979, à la donner en mariage à un homme plus âgé qu'elle. Elle s'enfuit au bout d'un mois, revient
dans sa famille mais est de nouveau rejetée. Ces expériences forgeront à jamais son caractère et sa détermination à se
battre.
Des débuts prometteurs
On est en 1981. Par chance, Tabaamrant est accueillie à Tiznit par une femme qui la confie aussitôt à une amie habitant Inezgane
(à 10 km d'Agadir). Même si elle ne s'occupe que de l'entretien de la maison, la jeune femme, alors âgée de 19 ans, commence à s'épanouir
surtout qu'elle passe du temps à discuter avec des voisines danseuses dans un groupe. Secrètement, au fond d'elle, elle rêve
d'être chanteuse. Ce qu'elle tait aussi, c'est sa passion pour les poèmes : elle en écrit depuis l'âge de 13 ans. La bonne
fortune, pas vraiment tendre avec elle jusqu'ici, vient pour une fois frapper à sa porte. L'une des danseuses se produisant habituellement
avec le raïss Jamaâ Hamidi, se voit interdire par son mari de participer à un concert à Agadir. "Pourquoi pas la jeune
Fatima pour la remplacer ?", propose l'une des voisines. L'année 1983 marque ses premiers pas sur scène, monde qu'elle ne quittera
plus désormais. En mars, lors de la fête du trône, elle interprète ses propres chansons pour la première fois devant
un public, ce qu'elle avait toujours refusé de faire car "j'avais peur qu'on me vole mes morceaux" dit-elle en éclatant
de rire. A force de persuasion, elle finit par se faire remarquer. Le grand raïss Mohamed Belfkhikh décide de la prendre sous son aile.
En 1985, elle enregistre avec lui son premier album dans lequel on trouve cinq poèmes de sa composition ainsi qu'un morceau écrit par
lui pour elle. Toujours accompagnée de Belfkhikh, la raïssa qu'elle est devenue, poursuit son chemin alternant, sur chaque album, des
compositions du raïss et les siennes.
Une star est née
Fin 1991, elle se dit que le temps pour elle est venu de se passer de son mentor. Elle s'entoure d'une équipe et travaille pour un studio.
Les associations amazighes ne sont pas en reste. En effet, selon Assid "le mouvement amazigh compte beaucoup sur les artistes car ils ont un
large public pour faire passer le message. C'est pourquoi on lui enregistrait des cassettes audio, on lui mettait des informations concernant l'histoire
et la civilisation". Les albums s'enchaînent, avec brio, les concerts également. En 1994, après un concert dédié à la
musique amazighe dans le prestigieux Opéra Garnier de Paris, les policiers se voient obligés de l'escorter pour la faire sortir des
lieux tant ses fans sont nombreux. Les journalistes iront même l'interviewer jusqu'à sa montée dans l'avion !
Les berbérophones aiment les mots. La raïssa attache une grande importance aux thèmes qu'elle développe et à leur
formulation. Ainsi, au gré des vers, elle emploie l'awal amazigh, contrairement aux autres raïss ou raïssas qui utilisent uniquement
le tachelhit du quotidien. Elle sait pertinemment qu'il faut faire évoluer la langue pour la faire durer. "Tabaamrant est consciente
qu'on a besoin d'un amazigh un peu travaillé, ce n'est pas le parler quotidien, il faut aller vers une langue standard, celle de l'école
et de la production artistique", ajoute le chercheur de l'IRCAM.
Une raïssa jalousée
Que ce soit sur scène ou dans les coulisses, confie Omar Ba Jdi, l'un des joueurs de banjo de son groupe, "elle est différente.
Elle respecte notre travail et nous écoute attentivement contrairement à d'autres raïss et raïssas avec qui j'ai travaillé auparavant".
Cela lui vaut pas mal de jalousies notamment de la part de ses confrères, comme le note Bouslam Okiya, joueur d'outar et son compagnon de
route depuis 13 ans : "Les autres ne croient pas qu'une femme puisse être aussi douée. Ils pensent qu'un homme est derrière
tout ça. Pourtant, lors d'un festival de musique amazighe en 1993, ils ont fait profil bas en entendant ses paroles. Quant à Tabaamrant,
elle voudrait qu'ils se battent pour écrire de meilleures chansons". Bien qu'elle soit, depuis longtemps, à l'apogée de
son art, "elle a tant de choses à dire que sa carrière peut durer encore de nombreuses années" ajoute Omar. La jeune
génération de poètes et poétesses amazighs est-elle prête à prendre la relève ? "Personne pour
l'instant n'en est capable car leurs paroles sont dénuées d'intérêt" conclut tristement le joueur d'outar. En apparence
l'intéressée, elle, ne se pose pas la question et est prête à exercer son art aussi longtemps qu'il le faudra.
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