Mbark Ammouri

Ammouri M'Barek, le public connaît largement l'artiste ; mais qui êtes-vous dans le privé?

Ammouri M'Barek Je suis originaire de la région de Taroudant où je suis né en 1951. J'ai grandi et fait mes études dans cette petite ville très calme. Je suis célibataire; le mariage n'entrant pas pour le moment dans les perspectives de ma carrière artistique. J'aurais voulu éluder cette question car je vous avoue être un peu mal à l'aise lorsqu'il s'agit de parler de moi ; rien dans ma vie privée n'est assez intéressant pour susciter l'intérêt du public.

"Ousmane", c'est le nom d'une troupe de jeunes chanteurs (dont vous-même) qui avait percé, il y a de nombreuses années. Depuis, elle s'est faite oublier. Pourquoi?

C'est en 1975 que s'est constituée la troupe de chant "Ousmane" à Rabat. Au départ, nous étions six jeunes berbères à la fois fiers de nos origines amazighes et soucieux de l'avenir de notre culture. Parmi nous, il y avait Brahim Akhyat, un dynamique jeune homme qui a le sens de 1'organisation et de l'animation ; il nous avait harangués et poussés à nous constituer en troupe de chanson amazighe. La vocation, la motivation et le talent existaient, il fallait en effet concrétiser cette énergie en sortant sur la scène pour rencontrer le public et se faire connaître et reconnaître par lui. Cette époque était marquée par un certain vide culturel au niveau de la musique et de la chanson amazighes ; notre formation prit cette carence comme point de départ. Après cinq années de succès fort mérité cette expérience malheureusement tourne court. Des divergences de vues, des mésententes et des différences ont perturbé la marche de notre troupe et la rupture a fini par se produire en 1979. "Ousmane " a disparu mais l'esprit "Ousmane" continue et demeure.

Vous vous êtes lancé, depuis pas mal d'années maintenant, dans une carrière artistique solitaire. Ambitionnez-vous de devenir une tète d'affiche de la chanson marocaine ?

L'humilité a toujours été et restera toujours ma devise. Si je me suis effectivement lancé dans une carrière en solo, c'est parce que cela répondait à mes aspirations et à mes conceptions personnelles du travail artistique. Cela ne veut pas dire que j'ai rompu avec la notion de travail collectif. Le jour où j'estimerai avoir trouvé des gens remplissant les conditions requises pour une troupe viable, je me reconvertirai dans ma première voie. Ceci dit, j'espère effectivement apporter quelque chose à la chanson marocaine, d'une manière générale, et à la chanson amazigh surtout, en particulier ; normal : c'est ma vocation première et initiale. Le vedettariat, je n'en fais pas un sacerdoce, au contraire ! C'est pour moi de la prétention et de la mégalomanie. C'est le travail qui fait l'artiste et non l'artiste qui se fait lui-même à coup de publicité. Ma carrière se poursuit positivement et je suis toujours à la recherche de moi-même, à la pointe de l'effort pour m'améliorer et donner quelque chose de valable à ce public qui a apprécié Ammouri M'Barek.

Vous avez toujours chanté en dialecte amazigh et fait l'apologie du "berbérisme" à travers votre musique et vos textes. Quel message oeuvrez-vous à transmettre au grand public ?

Comme je vous l'ai précisé, étant berbère de pure souche, le contenu de mes chansons reflète et traduit mes origines culturelles. Cette culture amazigh, tout le monde le sait, est aussi riche qu'ancienne. Elle a été trop longtemps restée à l'ombre; le temps est venu, je crois, d'en reparler, de l'écrire, de la chanter et de la promouvoir car elle fait partie intégrante du patrimoine culturel marocain. Quand je m'adresse au public, je me "défonce" pour lui sortir quelque chose de pur, de vrai, d'authentique qui lui rappelle en même temps et l'extrême richesse de son patrimoine national et la profondeur de cette part berbère que chacun de nous porte dans son coeur sinon dans son sang. À travers mes chansons, je chante toujours des réalités inhérentes à l'homme amazigh propres à son social ; je chante la couleur et le parfum de la campagne berbère du Sud; je chante les mariages et le labour qui se font différemment chez nous. C'est là aussi, je pense, un message qui transporte l'auditeur ou le public dans un univers aussi proche que méconnu.

Lors du dernier festival de la chanson moderne marocaine, tenu fin 1985 à Mohammédia, vous aviez participé et remporté le troisième prix avec justement une chanson en amazigh, "Gennevilliers", dédiée aux travailleurs immigrés en France. Quelle expérience était-ce pour vous?

D'abord l'idée du festival a été géniale ; ce fut l'occasion pour une légion d'artistes de renouer soit avec le public soit avec leur propre passé. J'en garde un souvenir palpipant et inoubliable car ce fut pour moi une redécouverte. Imaginez jusqu'alors, je chantais uniquement avec de petites formations de quatre ou cinq artistes. À Mohammédia, j'ai pu interpréter "Gennevilliers" avec un orchestre impressionnant d'une trentaine de musiciens ; pour la première fois réellement j'ai senti ma voix, ma musique et mon texte car tout était là pour rendre l'envergure et la profondeur esthétique de ma chanson. Globalement, le festival de la chanson moderne est une initiative à réitérer de manière régulière.

Parlez-nous aussi de votre participation au dernier festival international de la Musique et de la Jeunesse, FM 86, tenu récemment au Palais Badiî à Marrakech.

J'ai participé à la dernière soirée de clôture du festival car cette soirée a été consacrée exclusivement aux artistes marocains. Ce que je peux dire du Festival FM 86, c'est qu'il a permis à la ville de Marrakech de démentir pour une fois le fait qu'elle soit invivable durant l'été ; on a pu vivre, au contraire, comme on dit à 40 degrés et dans la meilleure des ambiances. Ce que je ne peux comprendre, c'est que la participation nationale a été réduite à son strict minimum par rapport à la participation étrangère. Sans doute est-ce une politique d'internationalisation du festival. Mais je ne manque pas de déplorer justement cette dernière soirée qui était retransmise en direct par la télévision à un certain moment, la retransmission a été arrêtée et les artistes qui passaient encore sur scène en pâtirent beaucoup Si c'est voulu, pour des raisons que j'ignore, alors le préjudice est énorme. Les raisons qui me poussent à le croire sont simples alors que j'étais en plein milieu de mon tour, le présentateur est venu m'arracher tout simplement le micro et me remercier ! Le public n'a pas du tout apprécié ce geste.

À propos de public, je pense qu'il a été ta véritable vedette et le vrai artiste et ce festival ; il a été tout simplement sublime ! Autrement, le Festival est une très bonne idée qu'il faudrait reconduire chaque année : c'est très bon pour l'art, pour le tourisme et pour l'animation urbaine de la ville pendant l'été.

La chanson pour vous, qu'est-ce au juste : des satisfactions, des frustrations, un bonheur, un besoin ?

C'est tout d'abord une énorme satisfaction personnelle. Je chante parce que j'en ressens le besoin, ensuite et enfin parce que c'est tout simplement là ma voie. Chanter, pour moi, c'est comme une sorte de nourriture spirituelle indispensable. Cela me permet d'aller vers un public qui est ma raison d'être et mon but dans le travail que je fais. J'estime apporter quelque chose d'agréable et d'utile a ce public dans la mesure où il se donne la peine de venir me voir chanter sur scène ou dans la mesure où il achète les enregistrements de mes chansons.

Être chanteur et vedette, ça rapporte de l'argent ?

Pour moi non. Pour d'autres sûrement. Tout dépend du genre de musique et de chanson dans laquelle on a choisi de faire carrière Par exemple, le caractère purement commercial, ça oui, ça rapporte de l'argent. Mais il faut avoir un esprit et une mentalité commerciaux pour réussir dans cette sorte d'art, si j'ose appeler cela art. Ça fait tout au plus se trémousser les gens et ça fait remplir les poches des mercantis ; ainsi l'artiste se transforme en fait en un marchand de rythme. Dans la conception que j'ai de l'art et de la chanson, il n'y a pas de place pour ce genre de considérations financières parce que je chante tout simplement du fond de mes tripes. Le fric, ce n'est pas pour moi en premier lieu. S'il vient par la suite, tant mieux, mais je n'en fais pas un objectif au départ.

Vos projets pour l'immédiat ?

Le 28 juillet, je participe au festival international de la chanson qui se tient à Tétouan et en novembre prochain, je participerai à la deuxième édition du festival de la chanson moderne marocaine qui aura lieu aussi à Tétouan. J'ai préparé un nouveau répertoire et je souhaite rester au niveau où le public m'a toujours trouvé et apprécié.

Le matin du Sahara et du Maghreb, 3 août 1986
Interview réalisée par Hassan EL ARCH


Une première question, Ammori M'Barek, concerne les thèmes que tu abordes dans tes chansons, thèmes qui ne laissent visiblement pas indifférents les spectateurs. Quels sont-ils et comment les choisis-tu ?

Nous avons plusieurs paroliers dont le poète berbère Mohamed Mustaoui qui a publié deux recueils de poésies intitulés "les chaînes". En lait, plusieurs sujets sont traités en fonction de critères différents : l'actualité par exemple. Dans une chanson, je parle de la dépendance des pays pauvres, et cela tombe bien avec l'anniversaire du Sommet de Bandoeng. Je fais état des divergences et de la violence dans le monde, de la main mise des deux puissances que l'on compare à deux vieillards acariâtres et possessifs. Nous sommes bien sûr sensibles à l'actualité mais il n'y a pas que cela. Nous avons un patrimoine artistique très riche au Maroc, nous sentons la nécessité de redonner un souffle à ce patrimoine artistique menacé de disparaître. La raison d'être d'un peuple, c'est s6n patrimoine artistique qui fait sa richesse et définit son être. Privé de celui-ci, c'est comme un arbre sans racines.

Prenez la langue berbère qui, comme vous le savez, est transmise oralement. Il y a actuellement des tas de mots et de syllogismes qui disparaissent, que les jeunes oublient, le mot d'Anrar par exemple qui est le lieu de culture, le mot Tablat… Nous essayons dans nos chansons de réhabiliter ces mots que les mémoires oublient peu a. peu.

Les thèmes que nous chantons sont variables, nous nous faisons parfois les porte-parole d'un groupe, nous parlons des problèmes des immigrés. Notre région est une région pauvre, beaucoup d'immigrés ont quitté leurs terres pour aller ailleurs en Europe ou même en ville où les conditions de vie sont à peu près les mêmes : l'usine, la chambre minuscule, la solitude, le déracinement, l'angoisse...

Comment te situes-tu dans la chanson marocaine ?

En fait, nous ne nous situons pas encore, nous nous cherchons. Nous vivons une transition et nous tentons d'apporter quelque chose de neuf à l'ancien répertoire. Personnellement, je n'ai jamais fais de solfège ni de conservatoire, à peine quelques accords de guitare. Je suis un autodidacte.

L'introduction du violon et la flûte a bec rappelle des sources asiatiques et on peut se demander comment êtes-vous venu à ce type de musique ?

J'ai quitté le groupe Ousmane pour réaliser des créations musicales. J'ai cherché des musiciens qui connaissaient le solfège et aujourd'hui sur le plan de l'exécution, je n'ai pas de problèmes. Les musiciens ont une très bonne oreille musicale, ils ont étudié la musique et il suffit que je leur chante l'air que je veux.

Peut-on parler de vous et de votre enfance ?

J'ai quitté mon petit patelin, Irguid, à 17 km de Taroudant, pour aller dans un orphelinat dès l'âge de huit ans. Dans cet orphelinat de Taroudant, j'ai eu la chance de pouvoir y développer ma voix de chanter en chorale chez les religieux, les Franciscains de Marie. Déjà chez moi, quand je gardais le bétail, j'adorais chanter. On m'appelais "Anadam", c'est-à-dire le Chansonnier. J'ai très vite développé une sensibilité musicale, j'ai participé à des récitals avec des groupes qui s'étaient déjà fait une réputation régionale.

À Rabat, nous avons constitué avec des amis un groupe, en 1975, le groupe Ousmane, qui a duré deux ans. Nous avons enregistré un trente-trois tours, deux quarante-cinq tours, deux passages à l'9lvmpia de Paris, puis au Palais des beaux-arts à Bruxelles, au Palais d'Hivers de Lyon. Nous avons été comme pour beaucoup de naïfs, rackettés en cours de route. Nous avons signé avec un Français, Jacques Quintar, un contrat d'enregistrement d'un 33 tours, qui a été enregistré sans que nous soyons payés, mais cela fait partie des aléas du métier.

Quelles ont été Les réactions du public notamment en Europe ?

Le public n'était pas seulement composé d'immigrés, mais aussi d'Européens attirés par la curiosité. Des spectateurs nous ont demandé pourquoi nous ne chantions pas en arabe. Un spectateur berbère a répondu en coulisse pour nous : "Cela fait plus de vingt ans que nous attendons ce moment. Pensez donc se reproduire dans une grande salle, dans une capitale européenne !"

Comment vivent les artistes au Maroc ?

Beaucoup de difficultés pour vivre décemment et honnêtement. Non, décidément, l'art ne fait pas vivre au Maroc. Pourquoi ? Le marché n'est pas structuré, les cassettes pirates sont reproduites sur-le-champ et vendues le jour même, à moitié prix. Pas de studio d'enregistrement qui mérite ce nom, Les sociétés sont en crise, elles n'investissent pas et pour cause. Les cassettes locales coûtent 15 Dh l'unité, la cassette pirate 4 Dh, vous comprenez pourquoi les pirates pullulent. La nature du phénomène est difficile à cerner, et l'État, nous en sommes bien conscients, nous les victimes, peut difficilement agir sur ce phénomène.

Bon, les droits d'auteur... oui on encaisse bien les droits de timbre mais pour protéger les droits de l'artiste, nous n'en sommes pas encore là. Nous avons bien adressé une requête aux services du Premier Ministre pour interdire les reproductions. La requête suit son cours. Oui, nous sommes désabusés, d'autant plus que le show-business n'existe pas au Maroc, les récitals que nous donnons sont très peu suffisants.

Il reste cependant que le groupe doit faire beaucoup d'efforts au niveau de l'expression corporelle par exemple…

Nous sommes conscients de toutes ces faiblesses. Mais c'est un problème général qu'il faut intégrer dans un ensemble. Nous n'avons pas de professeurs d'expression corporelle, pas de centre de danses. Même l'homogénéité des groupes n'est pas parfaite. Problème des costumes... Que voulez-vous, nous avons tant de problèmes même au niveau du regroupement des artistes, les chanteurs sont à Casa, d'autres à Rabat, et le manque de moyens financiers font que nous ne pouvons même pas nous réunir. Ajoutez à cela tous les complexes culturels que nous traînons.

J'ai été frappée par le comportement du public marocain. À la fois très sympathique et bon enfant, mais assez gênant dans ses manifestations. Qu'en pensez-vous ?

Je crois que le public confond de temps en temps les genres. Oui, les happenings à la manière américaine, c'est sympathique, le public se mélange aux artistes, mais on empêche les spectateurs d'écouter, d'apprécier. Vous savez, sur scène, on donne le meilleur de soi, on chante avec son coeur, ses entrailles, je n'ai pas choisi de faire de la musique de boite de nuit ou de cabarets. Je chante ce que aime, des thèmes sérieux. Mais le public lui, ne fait pas de différence, il applaudit quand il ne faut pas, chahute, gène considérablement la concentration.

Que pensez-vous de la chanson berbère algérienne ?

Cette chanson a bien percé et je suis heureux pour eux. Mais il faut dire que mes "collègues" ont évolué dans un milieu artistique européen où ils ont beaucoup appris. Un seul reproche : c'est d'avoir justement trop européanisé la chanson berbère. Certaines musiques ressemblent à celle des Pink Floyd, cela n'a pas de sel et pose le problème de l'authenticité. Je veux adapter la musique traditionnelle mais non pas m'en évader totalement.

Almagrib, 8 mai 1980.
Interview réalisée par Farida Moha, Aziz El Aïd El Othmani, Mohamed Bahri et Antar Drissi