TAKFARINAS
Souvenirs, souvenirs…
[interview publié sur le site RfiMusique.com]
Paris, le 5 juin 2001 - A l’âge de raison, l’élégant chanteur kabyle vient de signer une anthologie placée sous le signe du souvenir Quartier Tixeraïne. Objectif avoué de ce douzième album : retracer une aventure musicale de vingt ans établie entre Alger et Paris. Rencontre avec l'artiste.
Le titre
de votre anthologie fait référence au quartier kabyle d’Alger situé sur les
hauteurs. Pourquoi ce renvoi à Tixeraïne pour votre nouvel album ?
Tout d’abord parce que je suis né dans ce quartier qui s’appelait Tixeraïne.
Donc c’est tout à fait normal que je fasse un clin d’œil à mon faubourg. Je
suis parti depuis plus de vingt ans de là-bas et c’est dans ces ruelles que
j’ai fais mes premiers pas d’artiste. J’ai commencé à chanter dès l’âge de
7 ans, c’était donc une manière de rendre hommage à ce public de la première
heure qui m’a suivi partout.
Est-ce
donc un album bilan ou souvenir ?
Bilan, non ! Plutôt souvenir. Sur les 14 titres de ce best of, mis
à part deux nouveautés, j’ai remixé 12 titres dans une couleur plus actuelle.
C’est une façon, pour moi, de proposer à mon public un éventail de mon répertoire.
La plupart des morceaux que j’ai enregistrés depuis une vingtaine d’années
ne sont plus disponibles car ils ont été gravés sur cassettes et distribués
à Barbès, ce quartier populaire parisien où la communauté maghrébine fait
ses courses. C’est pourquoi, j’ai voulu rééditer mes meilleurs succès pour
que les gens me trouvent dans les bacs des grands distributeurs de disques.
Vous chantez en
amazigh, la langue berbère, pour aborder des thèmes tels que l’amour, l’espoir,
la déchirure… Il y a beaucoup de nostalgie dans vos textes et en même temps
de la joie. Comment se fait l’équilibre entre poésie et fête ?
Cette poésie festive reflète la vie. Et j’essaie de chanter la vie avec
ses rires et ses pleurs. En un mot, les sentiments humains. Dans l’âme de
chacun, il y a aussi la part de rêve qui, chez moi, est très importante.
C’est pour cela que je suis dans la musique car cet art a un côté magique.
Quand je travaille, je me mets à rêver et même quand je suis sur scène devant
le public, je pars avec mes chansons. Car elles me transportent ailleurs,
dans des souvenirs d’enfance mais aussi dans des visions de futur. Vous
savez, je rêve les yeux ouverts. C’est-à-dire que mon esprit est dans le
présent : je rêve de paix, qu’un jour, nous vivrons sur une planète sans
frontières, sans fléau. Des sujets comme le sida, par exemple, me sensibilisent
beaucoup.
Côté musique,
vous vous positionnez comme un rénovateur de la tradition kabyle avec votre
genre appelé Yal music. En fait, il s’agit d’un style bien à vous ou se croisent
chaâbi algérois, funk, rock, reggae et même rap. Comment cohabitent toutes
ses composantes ?
A la base, il y a la Yal music, c’est notre identité berbère depuis la nuit
des temps. Chez nous, tous les Kabyles qui chantent «yal…lalala, yal…lalala»
dans les mariages ou les fêtes coutumières, font de la Yal music sans le savoir
! C’est comme cela qu’est né tout simplement le concept Yal. Le mot même signifie
«chaque». A partir de cette recette, je fais des mélanges en ajoutant des
épices d’aujourd’hui pour donner un peu le goût du monde d’aujourd’hui. Mais
toujours dans le bain Yal. Par exemple, le titre Anef Imime qui ouvre
l’album, est une combinaison Yal-rap. Je l’ai enregistré en duo avec le rappeur
Farid Gaya et c’est une première d’entendre du rap en langue berbère.
Ce douzième
enregistrement est principalement un condensé de plus de vingt ans de carrière.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette aventure partie d’Alger jusqu’à
Paris ?
Tout d’abord, il y a eu la première décennie quand je suis arrivé en 1979
jusqu’à 1990. C’était l’époque entre Alger et la France, c’est-à-dire la France
algérienne, celle de l’arrondissement de Barbès, à Paris. Durant ses années,
j’étais un peu assis entre deux chaises. Je voulais à tout prix enregistrer
mon premier disque à Paris car à Alger il n’y avait quasiment pas de studio
professionnel. Je me souviens, quand j’ai commencé à travailler ma voix dans
les couloirs du métro parisien ou dans les caves des hôtels au deuxième ou
troisième sous-sol (rires). Ce sont des souvenirs magnifiques car j’apprenais
vraiment le métier. C’est seulement à partir de 1990, que les choses ont réellement
changé. J’ai commencé à intégrer le circuit international, à me positionner
dans ce carrefour des musiques du monde que représentait la capitale française.
Dans ce parcours en deux étapes, il y a eu aussi un moment capital qui me
reste en mémoire. Il s’agit de mon passage sur la scène de l’Olympia, cette
salle mythique. Là, j’ai compris que j’avais enfin signé mon passeport européen
en musique.
Votre
tournée française, en ce moment, est intitulée Le tour du quartier.
Que signifie ce concept ?
La tournée des quartiers rappelle bien sûr le titre de mon album mais surtout
c’est une volonté d’être plus près des gens. C’est pourquoi, je me produis
uniquement dans des petites salles de 300 à 400 places qui sont à dimension
humaine. Cela crée un rapport plus chaleureux entre le parterre et moi. C’est
important d’être en contact direct avec les spectateurs. D’autant que mon
public est familial. Composé aussi bien d’enfants, de parents que de grands-parents.
Ça va de 5 ans à 70 ans. C’est comme à Tixeraïne, à l’époque où les gamins
et les vieux m’écoutaient chanter dans les rues…
Propos recueillis par Daniel Lieuze