Propos recueillis par
Jean-François Dutertre
Trad Mag N° 69,
janvier / février 2000
Portée brusquement sur le devant de la scène, il y a dix ans, à l'occasion de son premier disque, MARKUNDA AURÈS s'en était retirée aussi brusquement, laissant un sillage de nostalgie chez ses admirateurs. Son nom était encore présent dans bien des mémoires, comme j'ai pu le constater à plusieurs reprises. Elle revient, depuis quelques mois, avec un nouveau CD et fait une réapparition sur les scènes de spectacles. Artiste complète, auteur, compositeur, chanteuse, spécialiste des costumes et des parures des Berbères des Aurès, elle met toute son énergie au service de sa passion : le chant.
Markunda,
d'où viens-tu ?
Je suis née dans les Aurès, en plein coeur du pays chaoui. Les Chaouis, ce sont
les Berbères des Aurès. J'y ai passé mon enfance et mon adolescence. Puis, je
suis partie en France pour faire mes études en emportant toute ma culture dans
ma tète et surtout les chants. En France, en raison de l'éloignement, de la
distance avec mon pays, tout ce que j'avais en mémoire m'est revenu peu à peu.
Quand j'étais là-bas, je participais à des fêtes. C'était tout à fait naturel.
En tout cas dans ma tribu, les Aït Soltane, c'est naturel de participer à ces
fêtes. Si on remarque que tu chantes bien, tu es souvent conviée à chanter.
Je participais donc aux fêtes traditionnelles. Il y avait toujours un flûtiste
et un percussionniste pour nous accompagner. Dans les Aurès, il n'y a pas de
séparation entre hommes et femmes, on est tous ensemble à faire de la musique.
Ce qui fait que les femmes chantent avec les hommes ou bien les hommes font
de la musique et les femmes dansent. Mais il y a aussi un chant spécifique aux
femmes.
C'est
un répertoire particulier ?
Absolument Ce sont les chants des processions, par exemple. Pour célébrer une
fête, qu'elle soit religieuse ou non, les femmes se regroupent et tout en se
déplaçant pour aller vers un lieu sanctifié ou pour faire une zerda (une
zerda, c'est une fête), elles chantent en choeur. Le thème est différent
selon l'événement comme la célébration d'un saint ou pour un mariage. Il y a
beaucoup de traditions autour du chant dans les Aurès. J'ai été fasciné par
la multitude de fêtes et de célébrations qu'il y avait tout au long de l'année.
Ces fêtes remontent à très loin. Il y a des fêtes saisonnières, pour les travaux,
pour invoquer les absents, pour les saints. Les Chaouis sont des gens qui travaillent
énormément, ce sont des paysans rnais à la fin du travail il y a toujours une
récompense : c'est la fête. Autant, ils semblent austères à première vue,
autant leurs fêtes sont vraiment magistrales. Je me rappelle une chose qui m'a
marquée et fascinée, ce sont les rogations pour la pluie. Il y a une jeune fille
pubère qui danse et d'autres jeunes filles tournent autour d'elle en chantant.
On l'asperge d'eau. Cela s'appelle arenja (arenja, c'est une cuillère
en chaoui). On l'habille en poupée et on danse autour. Je participais à ces
fêtes quand j'étais adolescente. C'était magique : il fallait qu'on chante
et qu'on danse pour que la pluie tombe ! J'en ai fait la chanson «Arenja»,
qui est dans mon CD.
Quand
as-tu commencé à chanter sur scène ?
J'ai toujours été passionnée par le chant, j'ai toujours aimé m'exprimer par
la voix. Mais, j'ai vraiment commencé il y a dix ans quand j'ai fait mon premier
enregistrement qui s'appelle «Chants et rythmes berbères Chaouis des Aurès»
(Club du disque arabe). Curieusement. j'ai commencé par le disque et non par
la scène. Auparavant, j'avais écrit et composé beaucoup de chants. Alors, un
jour, j'ai ressenti le besoin de chanter moi-même mes chansons, cela a plus,
d'autant plus que je chante en écrivant. Dès que mon disque est sorti, on m'a
immédiatement sollicitée. J'étais paniquée car le deuxième concert que j'ai
fait, c'était l'Olympia ! J'ai commencé à faire beaucoup de concerts, notamment
au Casino de Paris, dans les Maisons de la culture. J'ai démarré de façon très
forte. J'ai eu beaucoup de presse. Mais je cherchais quelqu'un qui s'occupe
vraiment de ma carrière. Et puis tout à coup, j'ai arrêté en 89.
Pourquoi
ce retour, aujourd'hui ?
En fait, même pendant mon absence de la scène, j'ai toujours vécu avec la musique.
Je n'ai pas arrêté d'écrire des chansons et de restaurer des vieux chants des
Aurès. Je travaille aussi sur les costumes et les parures des Chaouis et je
prépare un livre sur ce sujet. J'ai pris du recul et cette absence m'a permis
de mûrir. Je remercie tous les gens qui n'ont pas cessé de me harceler gentiment
pour que je revienne à la scène.
Qu'y
a-t-il dans ce nouveau disque ?
Il n'y a que des chants nouveaux écrits pendant toutes ces années et deux chansons
traditionnelles que j'ai arrangées. J'ai eu du mal à faire un choix. J'ai véritablement
deux répertoires :le répertoire traditionnel pur que je chante accompagnée
par la flûte gasba et le bendir, éventuellement la ghaïta, et puis mes propres
compositions. Je chante uniquement en chaoui. C'est ma langue naturelle. Dans
une autre langue, je ne pourrais pas avoir la même émotion. Ma culture est orale
et c'est grâce à l'oralité que nous avons préservé notre culture.
Comment
vois-tu l'évolution de la musique traditionnelle berbère des Aurès ?
En ce moment, il y a une émergence d'artistes, de chanteurs chaouis extraordinaires.
Le chant des Aurès n'est jamais vraiment sorti de sa région et même en Algérie,
il est mal connu. En plus, c'est un pays pauvre et les artistes n'ont pas beaucoup
de moyens pour s'exprimer. J'ai reçu ce genre de chant très ancien en héritage
et j'ai envie de le défendre et de le protéger. Je veux le manipuler avec délicatesse.
Pour moi, c'est une culture encore scellée. Les Chaouis sont très jaloux de
leur culture. Depuis l'Antiquité, ils ont été souvent envahis par des conquérants,
ils sont devenus très combatifs et très attachés à leurs traditions. C'est un
chant qui n'a été que très peu altéré. C'est un patrimoine à protéger, pas seulement
pour les Aurès mais pour tout le monde méditerranéen car cette culture nous
apporte quelque chose de très lointain. Pourquoi protège-t-on les monuments
et pas ces trésors de l'oralité ? Alors, je fais tout un travail de restauration.
Il suffit que ma mère me chante quelques bribes de chansons et je complète la
chanson, c'est comme un puzzle.
Quelles
sont tes intentions maintenant ?
D'abord m'occuper de ce disque, qui m'a pris beaucoup de temps car je l'ai réalisé
toute seule. J'ai envie de communiquer avec le public, de retourner à la scène.
Par exemple, j'ai déjà chanté deux fois au Cabaret sauvage à Paris, c'est une
salle que j'aime beaucoup, et cet été j'ai fait un concert au Festival d'Avignon
avec France Culture. En fait, j'aimerais bien enregistrer tous mes CD en public.
Aujourd'hui, je sens une ouverture pour cette musique et je suis fière d'avoir
fait une brèche. Actuellement, j'ai un nouveau projet de disque et je cherche
un producteur pour le réaliser.
Comment
es-tu perçue en France, alors que tu chantes en Berbère ?
Les Chaouis sont très dispersés en France et en Europe. En France la communauté
n'est pas très importante. Mais finalement je ne chante pas pour la communauté
chaouie, je chante pour le monde entier !